BARONS DU DÉLIRE

Bienvenue en France...
Du vrai gros funk avec cuivres, basse jouée au doigt et une grosse voix très " alterno français " entre Garçons Bouchers, Bernard Lavilliers et (?!?) Michel Jonasz... Des paroles engagées dans la même tradition. Et enfin un travail bien taré, parfois tribal (Kni Crik ?) des percussions. (RT)

BÉVINDA
Pessoa em Pessoas
La voix de Bévinda est un poème en soi et tenter de la décrire ici serait nécessairement trahir. Restons-en donc aux faits : Bévinda chante en Portugais le fado de chez elle, au Portugal, qu’elle considère d’ici, d’ici Paris, son lieu de résidence. Sans trémolo, sans artifice, sans rien, nostalgique sans tristesse, " intranquille ". Intranquille comme l’était son compatriote Fernando Pessoa, comptable le jour et poète pour la postérité, qui fournit et le prétexte et les paroles de ce troisième disque, soixante-deux ans après sa mort. Intranquillité – stupeur dépouillée de l’instant. Bévinda aborde ce monument culturel en toute innocence, en toute féminité, en toute nudité : deux violoncelles l’accompagnent, seuls, rendent sensible le silence-même. Trente minutes. Huit titres. Huit poèmes de Pessoa. La lenteur. Une voix, droite. C’est beau. (RT)

BJÖRK
Homogenic
Avec " Homogenic ", Björk entre de plain-pied dans l’âge de raison, tout en conservant la légèreté propre à l’âge des possibles. Ainsi, les excès de " Post " et de " Telegram " (albums simplement intéressants) seront bien vite oubliés. Fini le lyrisme lassant, classées les plongées technoïdes plus ou moins bien amenées ! De ces périodes paillettes (" Post ") et club (" Telegram "), Björk retire tout de même quelques enseignements, valorisés aujourd’hui. Ainsi épurées, les mélodies d’ " Homogenic " nous font revivre les transports du foudroyant premier album. Dans cet ensemble, on distinguera plus particulièrement l’austérité quasi-monacale de " Unravel ", la splendeur exaltante d’une " Bachelorette " qui vous met le coeur gros, l’" Immature " leçon de claquettes d’une petite sirène quelques lieues sous les mers, le très fragmenté " Alarm call ", plus assimilable à un génial bricolage sonore qu’à un morceau, et encore " Pluto ", évident (électro-)tribute to SPK. (PhTh)

CAN

Sacrilège
Est-ce un sacrilège, comme le suggère le titre de ce tribute, de s'attaquer à l'oeuvre d'un groupe mythique comme Can? On aurait pu le supposer si ce double album de remixes avait consisté à redonner une seconde jeunesse à des morceaux presque trentenaires. Mais les artistes qui ont décidé de relever ce pari ambitieux ont bien compris que la musique de Can n'a pas besoin d’une cure de jouvence. Il s'agit donc d'un véritable hommage rendu à Can par des musiciens qui se réclament de son influence et qui loin de dénaturer leur musique ont su en tirer la quintessence pour donner lieu à de véritables recréations. Groupe phare de la scène allemande des seventies, bien loin des structures conventionnelles des musiques de l'époque, Can faisait figure de pionnier et son influence rayonna sur plusieurs générations. La diversité des artistes, de la scène dance ou rock, qui figurent sur cet album en témoigne: de Brian Eno à Air liquide en passant par Sonic Youth, Secret Knowledge ou Bruce Gilbert. De ce groupe à géométrie variable, on retiendra les quatre membres fondateurs Holger Czukay (basse et électronique), Irmin Schmidt (clavier), Michael Karoli (guitare), Jaki Liebezeit (percussion) et les deux chanteurs qui se succédèrent, Malcom Mooney et l'étonnant Damo Suzuki. Inventeur du post-rock, préfigurant le sampling par ses techniques de collage, Can ouvrit une brèche dans la scène musicale germanique des années 70 où s'engouffra toute une vague de groupes allemands étiqueté alors "Krautrock" par la presse musicale anglaise. Un mouvement qui rencontre aujourd'hui un regain d' intérêt. L'impact de Can sur la scène dance ou rock tient surtout à sa rythmique légendaire, quasi métronomique et à ces longues improvisations vocales et instrumentales nourries d'influences ethniques. Cette structure répétitive, ouverte à toutes les expérimentations, en fait un support idéal pour des remixes. Un exercice que des groupes comme Sonic Youth, System 7 ou Pete Shelley s'acquittent fort bien. Cette collection de remixes, parfois loin des originaux, a su préserver l'esprit de Can qui s’impose en âme directrice de l’album. Par l’entremise de ces artistes en vogue, « Sacrilège » fera peut-être découvrir l’œuvre de Can à un nouveau public.

ANNE CLARK
Wordprocessing - the remix project
Deux attitudes s’affrontent chez les remixeurs d’Anne Clark, quasi-unique instigatrice de la new wave 100% électronique à l’orée des eighties. Il y a les respectueux et les affranchis. Chez les respectueux, on se contente de mettre au goût du jour les sons un peu répétitifs (surtout rétrospectivement, mais même à l’époque...) de la dame, sans toucher à la structure – et ma foi, entre trip-hop et électro-rock pulsé, c’est assez convaincant. Chez les affranchis, on fait le même genre d’analyse et on se dit que l’évident modernisme d’Anne Clark n’en éclatera que mieux dans une interprétation purement techno, assez irrévérencieuse, de ses compositions, réduites pour l’essentiel à leur composante éminemment statique. Notre préférence va bien sûr aux premiers, aux " respectueux ". D’abord parce que de la techno " standard ", il suffit d’ouvrir un poste sur n’importe quelle station pour s’en mettre plein les oreilles. Ensuite parce que la voix d’Anne Clark, si caractéristique, distante, réverbérée et absolument exempte de musicalité, la voix de cette Catherine Deneuve du rock (comprendre : " je ne m’implique dans rien mais je ne joue que dans des Grands Films ") est mieux préservée, et pour cause, chez les " respectueux ", et qu’elle a marqué toute une génération : la mienne. (RT)

COLLAPSE
One back and no return
L’ethnocore traînant et strident de Collapse affiche une belle audace en cette ère de fusion réclamée et proclamée dans le milieu parfois salement grégaire du rock français. Une solide culture d’ouverture et une inébranlable foi dans les possibilités souvent inexploitées de cette grande incomprise : la lenteur, ont chez ce duo culotté permis l’éclosion d’une belle bête, entre Nox, Coil spasmodique et Treponem Pal (dont Amadou Sall, l’un des deux fondus, connut jadis la période la plus faste en qualité de bassiste – c’est notoirement audible dans ce premier mini-LP). N’y manque encore, s’il faut absolument porter critique, qu’une once de spontanéité pour le grand bond. Ca viendra. (RT)

ECHO AND THE BUNNYMEN
Evergreen
Brillants, les Bunnymen le furent. C'était au milieu des années 80, ils sortaient " Ocean rain ", fameux édifice baroque dont nos oreilles eurent bien du mal à se remettre. Le groupe aussi, qui bascula trop vite dans l'ordinaire et disparut. Un fait divers (accident mortel pour le batteur Pete de Freitas), une carrière solo inégale (Mc Culloch) puis un épisode sans gloire (l'éphémère Electrafixion) : autant dire qu'on n'attendait plus grand-chose des Bunnymen, et surtout pas une reformation. " Evergreen " surprend donc par la fraîcheur qui l'habite, déroutante chez ces vieux briscards de la new wave pop. Si l'ensemble n'atteint pas les sommets d' " Ocean rain ", on trouve quelques vrais morceaux de bravoure (" Empire state halo ", " Evergreen ", " Just a touch away ") justifiant à eux seuls une reformation qu'on regardait avec méfiance. (SF)

EINSTÜRZENDE NEUBAUTEN
Ende Neu remixes
Quel défi... remixer les Neubauten... autant repeindre une cathédrale à la brosse à dents. Jon Spencer et Barry Adamson l’ont bien compris, qui donnent dans la reprise plus que dans le remix : soit chez le furieux des Blues Explosion/Pussy Galore, qui s’était déjà attelé à " Yü Gung " il y a dix ans, une version lo-fi d’ " Ende Neu " reposant principalement sur le martèlement obsédant de la caisse claire (génial quoique sans grand rapport avec l’original), et chez Barry Adamson, ex-Bad Seeds – et on sait les liens incestueux qui unissent depuis toujours la clique de Nick Cave à celle de Bargeld –, une recomposition envoûtante et acide, pervertie sans vergogne, d’ " Installation n° 1 ". Le reste consiste en transpositions techno ou simple apposition de filtres assez factice et malvenue : ça va du " intéressant " (" NNNAAAMMM " par Darkus, " Ende Neu " par Panacea) au carrément chiant. A noter qu’aucun des trois repreneurs de " NNNAAAMMM " n’a eu le culot (la force ?) de conserver la principale difficulté de construction du morceau, à savoir sa structure à cinq temps. Évidemment, à quatre temps, c’est plus facile... (RT)

LES ELLES
Une chose est sûre : on n’appréciera ou pas ce petit bijou féminin, tant l’univers y est particulier. Ce second album des Elles ressemble beaucoup au premier, en plus réussi. Les quatre demoiselles nous en remettent un coup, de leurs comptines inspirées cruelles et moqueuses, tantôt susurrées, tantôt gueulées, avec pour seuls compagnons un piano gracieux, un accordéon tonique, un violoncelle très rock’n’roll et de bizarres bruits vocaux sortis de nulle part. L’ensemble fonctionne à merveille, à mi-chemin entre performance gonflée et chanson à texte mutine. En un tournemain, les Elles ont établi l’équilibre parfait entre malaise et légèreté. A ne surtout pas rater sur scène. (C)

FLEUR
Une saison dans les abysses
Un hardcore stoogien, lent et comme rechignant à lui-même. Une esthétique de l’ensevelissement, statique et pesante. Une dissonance par les fréquences basses qui n’est pas sans rappeler les premières amours industrielles de Zeni Geva. Une voix qui donne trop souvent dans le cliché teigneux sans parvenir toutefois à gâcher l’ensemble. Amateurs de groove s’abstenir. (RT)
K7 30F : Tél. 01.43.60.07.63

FINLEY QUAYE
Maverick a strike
Ne pouvoir deviner la provenance d’un artiste à l’écoute de sa musique passe encore... mais être dans l’incapacité absolue de le ranger dans l’une des catégories préalablement définies par la critique bien pensante : non ! C’est pourtant ce que l’apprenti-chroniqueur vit avec Quaye le jeune. Son reggae (… faute de définition plus précise, on se contentera de cette cotte mal taillée) est tout en moirage. Tour à tour jazzy, rock, dub ou ethnique version percussion, il est le fruit d’une maturité artistique et d’une maîtrise technique étonnantes. Il devient dans ces conditions délicat d’y déceler la moindre approximation, apanage traditionnel du grand débutant empêtré dans sa music machine. Mais le meilleur étant souvent l’ennemi du bien, force est de constater qu’à trop raboter, ajuster et cirer l’ouvrage, il y a perdu sa patine, le petit défaut qui en aurait fait une oeuvre personnelle. Ainsi, de l’album, juste honnête au final, on ne retiendra que quelques morceaux (mais quels morceaux !) : " Supreme I preme " et son intensité chaloupée de rap faussement cool, " It’s great when we’re together " aux contours philharmoniques délicats, " Your love gets sweeter ", les très tom-waitsiens " Red rolled and seen " et " Maverick a strike " (qui prend les allures d’un batifolage joyeux de nains de jardin). Dommage que ce reggae-hologramme ne brille qu’épisodiquement de ses mille feux. Le reste n’est malheureusement qu’un dépoussiérage convenu. (PhTh)

The FOETUS symphony orchestra

York
Ambitieux et pesant, ce nouveau projet de Jim Thirlwell, très largement inspiré des habituels travaux de poésie sonore de Lydia Lunch (avec ou sans lui), par ailleurs justement désignée comme " narratrice " sur la pochette, tandis que Thirlwell lui-même ferait office de chanteur (mais la différence est assez ténue au final), reprend la logique d’association musique de fond / poésie destroy, initiée jadis par Allen Ginsberg, William Burroughs et leurs potes de la Beat Generation dans le domaine du jazz : avec cette même imprécision-impréparation dommageable, sinon aux mots, du moins à la musique. Ainsi retrouve-t-on dans cette nouvelle mutation du très évolutif collectif Foetus, mélangées à l’apport patent de Miss Lunch côté guitares traînassantes et dissonantes, dans la lignée Glenn Branca/Sonic Youth période pop destructurée, les principales lubies du maître, toujours écartelé entre jazz baroque, trompette dératée (Steve Bernstein, des Lounge Lizards, est là qui veille au grain, entre autres stars du rock extrême : Vince Signorelli, batteur d’Unsane et ex-Swans, et Kurt Wolf à la guitare, ex-Sonic Youth/Pussy Galore/Boss Hog), rock bruitiste percussif et électro-industriel torturé. Sans toutefois atteindre à la perfection formelle – tant dans l’agression sonore que dans l’émotion brute, tranchée – du précédent " Gash ". (RT)

GODFLESH

Love and hate in dub
Paradoxalement, " Love and hate in dub " sonne nettement moins dub que l’étrange " Songs of love and hate " dont il est issu. Et surtout plus creux. Atténuer voire supprimer la guitare au profit des seules machines ; suramplifier une batterie qui ne scande plus qu’un long magma sonore ; noyer le chant dans un flot continu de réverbération : on attendait mieux de la part d’un groupe que l’on croyait encore récemment au sommet de son art. Espérons que le duo anglais revienne rapidement à plus de finesse. (RT)

ETIENNE GRANDJEAN et la belle société
Grand chantre de l’accordéon diatonique, Etienne Grandjean signe là une belle réussite d’album dit " traditionnel ", chaleureux et singulier. De valses célestes, on passe à des tangos argentins, à des javas endiablées, à de vieux airs popus franchouillards gravés dans l’inconscient collectif et on croise même des chants d’opéras. La voix râpeuse de Grandjean nous invite au cirque d’un temps révolu, rempli de bandits, de mendiants, de femmes à barbes et de bars-bordels des bas-fonds. Tout cela est quand même plus authentique que le néoréalisme alterno misérabiliste et c’est tant mieux pour les amoureux de la chanson française. (C)

LIFE OF AGONY

Soul searching sun
Revirement sur le fil pour un groupe qui ne s’était pas jusqu’à ce jour signalé par une fracassante originalité. " Soul searching sun ", dont le titre seul est un vrai programme après le très cliché " Ugly ", s’éloigne radicalement des précédents opus. Si la base de la sauce (un hard rock plutôt coulant, pas trop démonstratif) est la même, les ingrédients sont pour leur part autrement savoureux : toutes sortes de finesses, entre punk-rock, pop limpide et noisy timidement assumée (et en fait, touchante parce que vraiment humble, regardante), voient le jour. On entend enfin la voix, qui ma foi valait la peine d’être écoutée... Au-delà d’une simple ouverture, le propos gagne en poésie, en contrastes : c’est une surprise, une vraie et bonne surprise. (RT)

LIMP BIZKIT
Three dollar bill, vall
L’album de Limp Bizkit n’est pas incontournable mais sacrément bien torché. Mixé par Andy Wallace et produit par Ross Robinson (Korn entre autres), le ton d’ensemble oscille entre rap inspiré et fusion/hardcore puissant, parsemé de touches jazzy désincarnées. Ca ressemble à une grande marmite qui ferait bouillonner ensemble du Beastie Boys, du Korn et du Rage Against the Machine. Il y a du talent et de la rage là-dessous et c’est tant mieux. Dans le genre insolite, il y a aussi une reprise hardcore du " Faith " de George Michael, et un son de guitare parfaitement identique à celui de Cure (qu’on ne s’attendait franchement pas à retrouver là) sur le solo du dernier morceau. (C)

LUNATIC AGE
Paradoxalement, c’est d’abord la maturité du propos et de l’instrumentation qui retient l’attention chez ce nouveau groupe métal /gothique français très retenu, précis, presque trop sage. La mélodie prime clairement sur les effets-bruit très en vogue aujourd’hui. Le chant, limpide, articule de vraies paroles, maniérés sans ostentation, torturés sans nombrilisme excessif et – chose rare – parfaitement audible. Toute notre amitié accompagne ce nouveau venu. (RT)
CD 4 titres : Tél. 04.67.42.28.28

JOHN LYDON

Psycho’s path

Il y a quelque chose d’héroïque dans l’acharnement de l’ex-chanteur des très injustement sous-estimés Sex Pistols, qui furent pourtant les inventeurs d’un genre dont la descendance n’en finit plus de s’allonger, à perpétuellement se renouveler, mettant en cause à chaque nouvelle œuvre les acquis de la précédente. Dix-huit ans d’avant-garde, c’est en ces termes que je ne craindrais pas de qualifier sa carrière d’auteur-chanteur-compositeur au sein du groupe de new wave destroy, romantico-ironique et expérimentale Public Image Ltd (ou PIL), avec toujours cette voix malléable et sinueuse, grinçante, nasale, agaçante et maniérée devenue une institution en soi. La même fantaisie tortueuse préside à ce premier album en solitaire, les mêmes constructions miraculeusement sincères quoique alambiquées qui firent la gloire de PIL. Et si Monsieur Lydon met aujourd’hui les pieds dans le plat de son époque en s’essayant à la techno, c’est avec une circonspection toute à son honneur : la matrice électroacoustique finement tissée par le maître digère ces nouveautés avec une déconcertante facilité. " Psycho’s path " est un disque aéré, étonnant de modernité humaine, où poésie et distanciation se le disputent avec bonheur. Une maturité artistique qui tranche – mais en cela depuis toujours – avec le discours stupidement mégalo et provocateur du délirant rouquin. On se souvient que David Bowie avait tenté, il y a quelques mois, le même genre d’incursion dans la musique " de son époque ", et s’était lamentablement planté. (RT)

MASS HYSTERIA
Le bien-être et la paix
Le hardcore technologique linéaire de Mass Hysteria les poserait facilement en hybride d’Helmet et Swamp Terrorists/Ministry, si le groupe ne cédait à cette mode bien française de la tchatche vindicative censément ryhtmée, mais de fait, le plus souvent pénible. Le disque n’est pourtant pas sans qualités, loin s’en faut : certains titres à connotation franchement épique (hispanisante ?) dégagent une vraie puissance, une hauteur de vue. Mûrissement souhaité. (RT)

MERZBOW
Scumtron
On ne prend pas, à proprement parler, de plaisir à l’écoute de Merzbow. Pas plus qu’on ne prend de plaisir, je suppose, à se laisser électrifier sur une chaise par la justice américaine, tout en comprenant très bien que l’on doive à l’électricité la lumière, l’amplification sonore, les télécommunications et toutes sortes de trucs utiles. On ne prend pas de plaisir mais on peut prendre de l’intérêt. Et même, on doit. Cet album de remixes largement aussi tarés et sans concessions que les originaux n’est qu’un long scratch électronique scindé, coupé et modifié à travers divers filtres qui en accentuent plus ou moins la distorsion, repoussant sans cesse les limites de l’agressivité. Certains titres ont été dessinés pour accompagner des performances bondage. On trouverait difficilement emploi mieux approprié. (RT)

ONEYED JACK

Cynique

Un premier album de fusion rap/métal tout en nerf, très " dans l’air du temps " (un peu trop ?), par un groupe français qui s’est arrogé le privilège d’une mise à l’index par le tristement célèbre torchon fasciste " Présent ". On pourra toujours déplorer le radicalisme juvénile naïf et vindicatif, très cliché, des paroles sur la thématique du pouvoir (qui est méchant), de la violence (qui est méritée) et tout ça... Reste que ça pulse à tour de bras : en cela, Oneyed Jack remplit sans conteste le cahier des charges du genre, sans temps mort ni bavure. (RT)

PIGALLE
Alors
Où l’on retrouve enfin les complaintes humanistes du père François, grinçantes et inspirées. Après un troisième album plutôt raté, Pigalle a replacé la barre très haut, en nous jetant en pleine figure cette œuvre sombre, désenchantée, superbement puissante. Le trash-musette cher au groupe a repris sa place, en symbiose parfaite avec des paroles souvent douloureuses. L’inceste, les junkies, les mariages ratés, la folie douce, les vies qu’on traîne, les amours impossibles, les cailloux dans le bonheur, la perte, le malheur engourdi : tout est évoqué avec pudeur et intelligence. Une photographie en noir et blanc, pleine de compassion, sur notre monde un peu pourri. (C)

PORTISHEAD
Après la surprise du merveilleux premier album dont on ne saurait se lasser, le cap du second LP eût pu être périlleux. Cependant, là où beaucoup trépassent, Portishead se surpasse. Pourtant, rien de nouveau sous le soleil. La révolution a déjà été menée en 95... avec " Dummy ". Fait à la fois de plus d’acharnement patient, et de moins de timidité, cet album éponyme précise les contours d’un désespoir jusqu’ici " impressionniste ", et se rapproche (sans toutefois y perdre son âme) du blues de cire de Julee Cruise et du sadcore décharné de Swell. La magie (noire) repose sur un double décalage : douceur/violence (Beth vs. Geoff ?) et classicisme/avant-gardisme. Les mauvais traitements infligés à la douce voix de Beth, transpercée de part en part des flashes noirs de " All mine ", noyée dans l’étouffant tourbillon de " Half day closing ", éventée par un " Morning air " à l’inquiétante phosphorescence, ou encore prisonnière de la petite boîte hermétiquement close de " Cowboys ", laissent dans le creux de l’oreille une mélodie douce-amère. A côté de cela, au classicisme (relatif) de la structure musicale s’oppose l’iconoclasme (marqué) des sonorités. A bien des égards, ce disque est une reconnaissance du frottement et du grésillement comme objets musicaux. Maître es-intensité, Portishead n’a pas fini de nous faire frissonner. (PhTh)

PRODIGY
The fat of the land
Difficilement compréhensible, le phénomène d’engouement autour de Prodigy réédite d’une certaine manière le cas Nirvana dans le genre casse-tête pour la critique : un succès populaire véritablement international pour une musique visiblement pas formatée grand public par les marchands de soupe. Sans comprendre, on peut s’en réjouir et applaudir à deux mains. Généralement, dans les canards du commerce rock, on dit de Prodigy qu’ils pratiquent une techno hybride évoluant vers un rock genre dur, allant à l’occasion jusqu’au trash. En fait, Prodigy répond à un style assez bien défini quoique pas trop performant habituellement dans les charts planétaires, la musique électro-industrielle, dont les représentants de talent, quoique peu nombreux, sont connus des aficionados, notamment en Europe centrale : Spahn Ranch, Wümpscüt, Sielwolf, Some More Crime et d’autres. La raison du succès " prodigiesque ", s’il faut en trouver une – outre leur meilleure inscription dans les " courants " porteurs du moment (hip-hop, dance, trip-hop) comparativement aux groupes cités plus haut, plus autoréférencés ou à tendance cold – tient sans doute à l’impressionnante capacité du groupe à concilier une certaine âpreté de son et un groove absolu, tout ce qu’il y a de plus dansant – qualité qui fait le plus souvent défaut aux productions ouvertement industrielles. Au résultat, on voit mal ce qu’on pourrait reprocher à " The fat of the land " (et surtout pas sa pochette techno-crustacée), si ce n’est de ne pas durer cinq heures de plus. (RT)

RADIOHEAD

OK computer
On s’est longtemps méfié de Radiohead, de ce chanteur meurtri à la voix dangereusement « bonesque », de ce tube suspect (« Creep »), aussi encombrant qu’un nounours en peluche gagné à la Foire du Trône, de cette ambition, mal dissimulée et souvent disproportionnée (voir The Bends, inégal deuxième album). Alors , forcément, on se sent quelque peu estomaqué à l’écoute d’OK computer. Comme si deux ans avaient suffi à Radiohead pour dompter une ardeur souvent pesante, pour gommer les boursouflures d’une musique péniblement gloutonne, trop gourmande. Il suffit d’écouter l’enchaînement des quatre-cinq premiers morceaux du nouvel album pour mesurer le chemin parcouru par le groupe de Thom Yorke, soudain incroyablement mature. D’une fluidité confondante, ce rock a réussi l’exploit de s’enrichir tout en s’affinant, le genre de régime macrobio dont doit rêver tout diététicien en mal de thunes. Le secret d’une telle cuisines ? Une bonne dose de clairvoyance, subtilement saupoudré de cette folie salutaire qui habite par exemple un morceau comme « Paranoïd androïd » , petit chef d’oeuvre déjanté, dont on déguste avec délice les déraisonnables varitions.
Difficiles à traduire en « live », ces atmospères risquent tout de même de passer difficilement le cap de la scène, surtout celle, graisseuse et plombée, des festivals de l’été. si toutefois cette barre était franchie, Radiohead s’affirmerait alors comme le contrepoids le plus crédible au retour annoncé des décérébrés Gallagher.(SF)

RIOU
Pops
Une techno percussive synthétique et minimale, glacée, dans la ligne désabusée d’Esplendor Geometrico : éminemment statique, Riou réalise cette performance saugrenue d’outrer les règles du genre tout en décourageant toute velléité de groove. Une curiosité. (RT)

ROYAL TRUX
Sweet sixteen
Frère maudit des Jon Spencer Blues Explosion, Royal Trux, autre rejeton de Pussy Galore, semble ne jamais devoir trouver son style, entre blues blanc façon Rolling Stones période " Exile on Main Street " et expérimentations plus ou moins poussées, farfelues et bruyantes (voir le sidérant " Twin infinitives "). Le dernier " Thank you ", échevelé à souhait, avait atteint un bel équilibre, balancé entre les voix ambiguës et jumelles du duo Jennifer Herema / Neil Hagerty. Ce nouvel album s’enfonce au contraire dans une débauche de surcharges successives (guitares, synthés, percus et j’en passe), très démonstratives dans le genre " on sait tout faire " : au final c’est complètement irrespirable. Curieux objet que ce disque à la fois profondément personnel et prodigieusement gonflant. (RT)

SKUNK ANANSIE
Stoosh
L’album de Skunk Anansie est un compromis parfait entre fusion sauvage et variété-rock. Et c’est forcément un peu dommage, parce qu’au regard des performances scéniques impressionnantes du groupe, où l’énergie charismatique de Skin attaque délicieusement au ventre, on peut se demander pourquoi le ton d’ensemble de l’album semble si retenu. Prudence commerciale ? Volonté de rallier les masses ? Pressions diverses après le succès énorme du précédent album ? Hey, restez pas assis sur vos lauriers ! (C)

SPACE SPIDERS

Incurablement britannique, la pop en demi-teintes de Space Spiders ne rechigne à aucune influence, du Velvet Underground aux Happy Mondays, sans oublier un hip-hop discret, tout en rondeurs, que souligne la voix faussement miévrasse du chanteur (genre Blur-Oasis, le côté trou-du-cul sans humour en moins), dérapant soudain en roulements de glotte ragga bizarrement naturels. Car ce n’est pas le moins étonnant : Space Spiders mange délibérément à tous les râteliers sans jamais verser dans le catalogue ou la cacophonie. Le secret : un ascétisme rigoureux quant aux instruments " technologiques ", toujours présents, jamais devant. Et une bonne humeur déglinguée, constante, qui n’est pas sans rappeler les Belges fous-furieux d’Evil Superstars. (RT)

TANGER

Tanger

Un compromis idéal entre expérimentation jazz no wave / musique nouvelle dans l’esprit Ulan Bator, et classicisme pop-rock racé dans la tendance Noir Désir. L’ambition est palpable, mais non étouffante, tant le groupe, incroyablement lucide dans ses dérives coltraniennes, semble en possession de ses moyens. Le projet new wave (cf. “ Ebony ”, calqué comme tant d’autres titres, dont “ Le fleuve ” des déjà cités Noir Désir, sur “ Bela Lugosi’s dead ” de Bauhaus) est clairement audible, mais s’intègre sans encombre dans une esthétique romantico-décadente d’ensemble, largement attestée par les paroles. Prétentieux à bon escient, Tanger se paie insolemment de mots, beau joueur, ainsi qu’en témoigne le titre confession “ L’immodeste attitude ” : une méditation hermétique aux non-initiés sur le thème de l’ondinisme... Loin du racolage prétendument subversif d’un Marilyn Manson. Une véritable poésie, lyrique et parfois cinglante, bien servie par un chant juste, très faux-calme, très Daniel Darc sur la distance, exempt de complaisance grandiloquente comme d’humilité, se développe. Au reste, s’agit-il encore de compromis ? (RT)

TEAR OF A DOLL
Le mélange inédit hardcore / rock progressif / world music initié par le quartet ouf-malade Tear of a Doll a au moins le mérite de l’ambition en cette ère de métissages convenus et lisses. Allemand, Anglais, Français, Japonais, entre raclement quasi-oï, jazz postnucléaire façon Molecules, échappée noisy-trash et brusques explosions de sitar… bizarre, bizarre... La voix d’Astrid, la chanteuse énervée de service, trahit (à dessein ?) des influences de taille : Siouxie, Hagen, Slits... Pourtant, on peut renâcler à cette débauche d’éclectisme, à ce brio trop voyant, ces changements de tempo à tiroirs... cette frénésie de toujours tout changer, quitte à frustrer l’auditeur. Pourquoi mon dieu un telle furie à tout montrer, si vite, en un seul disque, quand tout indique l’étoffe d’un futur grand ? (RT)

TINDERSTICKS

Curtains
J’ai eu beaucoup de mal, à l’époque, à partager l’enthousiasme général pour les deux premiers albums des Tindersticks. Je n’y voyais qu’un fade plagiat de Nick Cave. Je continue, partiellement, à penser cela. Sauf que " Curtains " n’a rien de fade : c’est un album somptueux, idéalement noble. Les arrangements de cordes et instruments à vent dépassent à peu près tout ce qu’on peut attendre dans le genre de la part d’un groupe de rock. La voix, posée, distante (bon, on pense à Nick Cave, mais il a aussi du Rodolphe Burger/Kat Onoma, du Leonard Cohen et, en puissance, du Sinatra là-dedans), impose une couleur mélancolique, très froide, envoûtante, vertigineuse, qui tire l’ensemble vers un romantisme très début-eighties. On écoute, réécoute, fasciné, toutes réticences vaincues. (RT)

TONE REC
Thugny-trugny
Une définition à la fois un peu rapide et pourtant appropriée du projet pourrait tenir en ces trois mots : c’est absurde. Sauf un titre très court, consistant en une boucle basse/guitare au son cristallin et à l’arythmie finement calculée, façon no wave " dandyment " traitée ou, plus proche, façon Bästärd ou Ulan Bator, le reste réunit essentiellement des samples étirés, redondants et linéaires, à basse fréquence, le plus souvent accompagnés d’une batterie résolument rock, comme assignée, et partiellement contradictoire avec l’ambiance à dominante indus-atmosphérique de l’ensemble. On peut adorer avec la même facilité qu’on détesterait : après tout, la vocation des avant-gardes – et c’en est une – n’est pas de faire l’unanimité. (RT)

Y FRONT
Patchwork of a happier place
Puissant et étonnant : les mots sonnent justes pour cet album. Y Front marie avec talent les complaintes métal-indus acides et nerveuses façon Godflesh ou Treponem Pal (avec ici et là quelques embardées techno-trash) à un traitement mélodique d’ensemble très new wave (voir la reprise d’ " Enjoy the silence " de Depeche Mode), voire gothique, donnant ainsi l’impression que le temps s’est arrêté. En revanche, certains morceaux, lorgnant d’un peu trop près sur un ambient eighties chichiteux (genre Norma Loy et consorts) sont ratés. Mais point de remords, le ton est donné et l’album parfaitement réussi malgré quelques maladresses. L’ambiance est moite, sordide, inhospitalière et envoûtante. On aime quand les albums époustouflent comme ça, labourent le cerveau sans le marteler, avec inspiration et talent. (C)