Cinema

 

NE PAS AVALER
Gary Oldman
A l'heure où le cinéma anglais fait recette en riant -- plus ou moins jaune - des aberrations économiques et sociales du pays, le film de Gary Oldman risque de trouver moins d'amateurs à son chevet. Car une chose est sûre dans cette première oeuvre semi-autobiographique, c'est qu'on ne rit pas une seconde et que l'envie ne nous en vient pas. Résolument brut et réaliste, "Ne pas avaler" dresse le tableau d'une famille de la working class en banlieue londonienne, minée par l'alcool, la délinquance et la violence. Sujet casse-gueule dont Gary Oldman se sort avec brio, évitant d'un côté l'encombrant discours moralisateur, et de l'autre l'ennui d'un film trop documentaire. Servi par des acteurs impeccables, filmé intelligemment, ce premier film fait donc mouche sans racolage malsain. On n'en sort pas indemne pour autant.

NOWHERE
Greg Arakki
Greg Arakki appartient à cette catégorie de cinéastes dont raffolent les chasseurs de réalisateurs cultes. Branché, porté sur les jeunes Californiens, il filme le vide et l'ennui des teenagers. Ca nous rappelle quelque chose, ou plus exactement un écrivain : Brett Easton Ellis. Sauf que là où Ellis usait d'une prose sobre et neutre pour évoquer la jeunesse riche et désoeuvrée de Beverly Hills, Arakki étale une chantilly hystérique à longueur de film. Chantilly qui, soit dit en passant, fait très vite tanguer notre malheureux estomac de spectateur. Bref, il n'y a pas grand-chose à dire ou à sauver de ce joyeux foutoir, et la jeunesse californienne a beau s'émoustiller dans tous les sens, on se sent très peu concerné. A la limite, seule la dernière scène, sorte de métamorphose kafkaïenne revue et corrigée, arrache un sourire. Non que ce soit drôle, mais le film s'achève sur une telle dérision qu'on finit par se dire qu'Arakki a au moins le mérite de ne pas se prendre trop au sérieux. Ce qui nous le rendrait presque sympathique.

DE BEAUX LENDEMAINS
Atom Egoyan
Précédé d'une critique très élogieuse, "De beaux lendemains" a dû prendre beaucoup de monde à contre-pied. Car avant de le voir, on avait surtout entendu de ce film qu'il était "bouleversant", "saisissant", etc. Si le thème est bien celui d'un drame (un accident de bus a tué la moitié des enfants d'une petite ville), cela reste un film d'Egoyan, donc un regard sur les choses et un traitement des émotions très particuliers. Cinéaste souvent jugé "froid" ou "distant", Egoyan contourne effectivement l'aspect sensationnel de son sujet pour se focaliser sur les relations, complexes et souvent tordues, qui existent entre les habitants de cette petite communauté. Ces relations, que le drame a tendues, sont peu à peu mises à découvert par l'intermédiaire d'un avocat, venu persuader les parents qu'un dédommagement est possible après l'accident, en faisant jouer l'assurance. C'est là qu'Egoyan excelle, dévoilant en douceur les contours inavouables des liens qui unissent ces habitants et la propre misère de celui qui les décrypte (la fille de l'avocat est une junkie au bout du rouleau). Ultra-lent, cérébral plus qu'émouvant, "De beaux lendemains" est un bel objet de cinéma, parfois pesant mais loin, finalement, du produit grand public qu'on nous promettait.
Sylvain Fanet

PORT-DJEMA d’Eric Heumann
Sur un scénario ambitieux - un homme débarque en Afrique sur les traces de son ami, médecin humanitaire retrouvé assassiné en pleine zone de guerilla -, Eric Heumann n'est parvenu à bâtir qu'un film maladroit et fort peu captivant. Digne d'intérêt dans son propos, en particulier lorsqu'il confronte « tourisme existentiel » et engagement humanitaire, le film accumule néanmoins les lourdeurs : cliché de l'Européen se fondant dans la ville africaine, artifice de certains dialogues, faux rythme assez pesant... Plus que tout, on n'adhère pas à cette histoire d'un médecin occidental venu tenir une promesse et découvrant certaines réalités de la guerre, de l'Afrique et des limites de l'engagement. Il faut dire aussi que la nonchalance du personnage central - Jean-Yves Dubois, fortement agaçant - ne contribue guère à rendre crédibles et attachantes ses réactions. Si la dernière demi-heure vient brouiller un peu plus finement les cartes, en se gardant notamment de trop fermer le film, on ressort avec la désagréable sensation d'un travail bien en dessous des ambitions de son auteur, lesquelles semblaient pourtant légitimes. (SF)

GOODBYE, SOUTH GOODBYE de Hou Hsiao Hsien
Focalisé sur trois petits escrocs taïwanais, le nouveau long-métrage de Hou Hsiao Hsien est une dérive trompeusement tranquille sur son île natale. On suit avec un mélange d'amusement et de compassion les tribulations de ce trio insolite, de coups foireux en règlements de comptes familiaux épiques. C'est que Kao, le roi des projets qui ne se réalisent jamais, est peu aidé avec pour comparses Tête d'obus, incompétent notoire, et sa copine Patachou, sérieusement dérangée. Le film s'enfonce ainsi dans un univers interlope où ville et campagne semblent sans cesse s'entrechoquer, prétexte à des plans magnifiques vus d'un train, d'une voiture, d'une moto, véritables poches d'air dans l’atmosphère oppressante. Progressivement, Hou Hsiao Hsien dresse un tableau inquiétant, où les malfrats occupent finalement une place moins prÈpondÈrante que celle de leur environnement : une société gangrénée par le progrès, étonnamment instable et incertaine. De ce film superbe on retiendra surtout l'insolent talent de son réalisateur pour la mise en scène, un cinéma peu violent mais bourré d'idées neuves et de plans astucieux. (SF)

MARION De Manuel Poirier
Discret comme l'était déjà son prédescesseur « A la campagne », le film de Poirier séduit d'emblée par la modestie de son propos, par son apparente simplicité formelle. Face au couple Bideau-Pisier, bourgeois parisiens sans enfants qui possèdent une résidence à la campagne, une famille prolétaire récemment installée dans le même village et se trouvant dans le besoin. Marion est l'une des filles de cette famille†: elle devient rapidement le point d'attache des deux ménages. Au centre de leurs relations se trouve l'avenir de la fillette. Entre déterminisme social et conflit de classes - la scène du dîner, remarquable -, Poirier tisse très habilement un drame où rien n'explosera vraiment, mais où les fêlures internes prennent soudain une ampleur terriblement douloureuse. L'erreur serait de cataloguer Manuel Poirier dans une seule et réductrice tradition réaliste. Les larmes de Marie-France Pisier, à la fin du film, n’ont rien de superficiel, et suffisent à convaincre de la profondeur d'une oeuvre décidément prometteuse. (SF)